La vie a ferrette au temps du reichsland (1871-1918)
Entre la fin du 19e siècle et le début du 20e siècle, Ferrette vit pendant 47 ans et demi sous le régime allemand du Reichsland, et donc ses habitants sont des citoyens de nationalité allemande.
En effet le 10 mai 1871 la France vaincue signe à Francfort-sur-le-Main un traité de paix qui acte l’annexion par l’Empire allemand de l’Alsace et d’une partie de la Moselle.
Dans les mémoires cette année-là restera l’«année terrible»: les Alsaciens qui veulent conserver leur nationalité française sont obligés d’«opter », c’est-à-dire de s’exiler avant la date butoir du premier octobre 1872.
Quelques rares familles ferrettiennes franchissent les Vosges pour s’établir en Lorraine ou à Belfort. D’autres rejoignent Paris, ou même l’Algérie. Mais la quasi totalité des Ferrettiens ne peuvent se résigner à quitter leur maison, leur village, leurs terres, leur famille et amis.
LA POPULATION
Depuis l’annexion, Ferrette (Pfirt) est avec Altkirch, Dannemarie (Dammerkirch) et Hirsingue (Hirsingen) l’un des 4 chefs-lieux de canton (Kanton) de l’arrondissement (Kreis) d’Altkirch situé dans le département de la Haute-Alsace (Bezirk Oberelsass) et appartenant au Reichsland (Terre d’Empire) Elsass-Lothringen.
La population de Ferrette qui s’était accrue jusqu’en 1836 (800 habitants) marque un lent déclin au profit de villes disposant d’un espace plus vaste telles Saint-Louis ou Altkirch.
En 1895 elle ne compte plus que 487 habitants et 102 maisons habitées.
Petit à petit l’immigration allemande comble le départ des optants. En effet les Altdeutsche (Allemands de souche), appelés localement Schwowe, s’installent dans cette nouvelle région conquise.
Après les militaires et les fonctionnaires suivent les industriels, les commerçants et les ouvriers.
Monopolisant les postes de direction et le plus souvent de confession protestante, les nouveaux fonctionnaires allemands suscitent des contestations et se traduisent en actes de résistance active ou passive chez certains Ferrettiens francophiles et catholiques.
Mais selon la devise «Allemand ne daigne, Français ne puis, Alsacien suis», la population ferrettienne fait aussi preuve de pragmatisme et de concertation avec l’administration allemande afin que l’occupation n’empoisonne trop leur quotidien.
L’ADMINISTRATION
En 1882 le canton de Ferrette compte 31 communes et 13260 habitants.
Sur les 520 Ferrettiens, 478 sont catholiques et 42 sont des protestants évangéliques, surtout des Altdeutsche.
Pendant cette période du Reichsland les maires de Ferrette sont des autochtones ou parfois des Altdeutsche tels que Julius Coerper et Erwin Kern. Ils sont nommés pour six ans par le Bezirkspräsident (équivalent du préfet).
Ainsi se succèdent à la tête de la ville, Fr.-Joseph Boehler (1865-1885), Antoine Cassal (1885-1900), Julius Coerper (1900-1901), Erwin Kern (1901-1907), Henri Nass (1907-1911) et Louis Touvet (1911-1915).
La municipalité est secondée par un secrétaire de mairie, un sergent de ville (Ortsdiener), un appariteur et un geôlier (Gefängnissaufseher).
Chef-lieu de canton et centre administratif du Jura alsacien, Ferrette compte différents fonctionnaires et professions libérales: notaire, huissier (Gerichtsvollzieher), juge (Amtsrichter), greffier (Amtsgerichtsschreiber) commissaire de police, gendarmes, garde général des Eaux et Forêts (Oberförster), contrôleur des douanes (Obergrenzcontroleur), contrôleur des postes (Postmeister), receveur de l’enregistrement et des domaines, receveur des contributions indirectes, percepteur de contributions directes, médecin et pharmacien.
L’ÉCONOMIE ET LE COMMERCE
Egalement centre économique de son canton, Ferrette compte en 1882 beaucoup de commerces, d’artisans, et de services: poste et télégraphe (Fernsprechstelle), caisse d’épargne (Sparkasse), agent d’assurances (La Mutuelle du Haut-Rhin), géomètre-arpenteur, moulin et petite tannerie.
Douze aubergistes, quatre boulangers, deux bouchers et un pâtissier représentent les métiers de bouche.
Cinq épiciers, cinq merceries et les marchands de poterie et de faïence, de cuir, de fer, d’outils, de draps et de tissus, de chapeaux de paille, de vin et d’eau-de-vie en gros proposent leurs produits.
Les autres artisans se répartissent en libraire-relieur, ferblantier, serrurier, sellier, teinturier et photographe.
Les doubles activités sont courantes, par exemple aubergiste et agriculteur ou épicier et cafetier.
Le jour de marché hebdomadaire se tient les mardis en haute-ville, et les dates des foires mensuelles, se tenant également le mardi, sont fixées chaque année.
La grande foire de la Saint-Nicolas début décembre attire de loin les chalands et les marchands de bestiaux.
La production agricole porte sur le blé, le seigle, l’orge et l’avoine, et l’élevage bovin produit viande et lait. D’ailleurs nombre de Ferrettiens élèvent chez eux vache ou chèvre.
LES RÉALISATIONS
A la fin du 19e siècle la seconde révolution industrielle est en marche et l’Empire lui emboîte le pas.
Pour s’attacher les populations dans les nouveaux territoires conquis, ils deviennent l’une des vitrines de l’esprit d’initiative, du dynamisme et de la réussite allemande.
Bientôt sa législation sociale, peut-être alors la plus avancée du monde, s’y applique tout comme le code industriel ou celui des métiers.
A Ferrette la municipalité ouvre plusieurs chantiers :
- en 1877 un nouveau cimetière est construit en dehors de la ville et remplace l’ancien à côté de l’église,
- en 1895 une conduite en fonte longue de 3,5 km amène l’eau potable d’une source au-dessus de Ligsdorf,
- un nouveau tribunal de justice est construit en haute ville et mis en service en 1906,
- en 1912, sous l’impulsion du curé Muller démarre le chantier visant à agrandir et rénover l’église paroissiale qui se terminera deux ans plus tard avec l’inauguration en grande pompe le 2 juillet 1914 en présence de l’évêque de Strasbourg,
- la ville bénéficie de l’arrivée de l’électricité produite par la centrale de Waldighoffen en février 1914.
Mais la grande réalisation demeure la construction d’une voie ferrée reliant Ferrette à Altkich (s’Pferterzegla). La réception officielle de la ligne de 24 km de long a lieu dans la liesse populaire le 2 décembre 1891 et la mise en service le 4 janvier 1892.
Il est alors possible de prendre le train cinq fois par jour et de se rendre à Altkirch en 1h40 alors que la diligence ou patache en mettait trois.
Le but de cette liaison ferroviaire est le transport des voyageurs (ouvriers du textile, collégiens et paysans se rendant à Altkirch, fonctionnaires et touristes), le désenclavement du Jura alsacien et de la haute vallée de l’Ill avec l’écoulement des productions agricoles et forestières ainsi que la promotion du tourisme à partir de correspondances avec la ligne Mulhouse-Belfort.
L’ESSOR DU TOURISME
En 1882 est créé à Ferrette la section Jura-Ferrette du Club Vosgien, ce dernier fondé à Saverne en 1872.
La section propose d’ouvrir au tourisme un secteur comprenant les environs de Ferrette.
En peu de temps les plus beaux points de vue dominant la ville sont reliés par un réseau de sentiers bien aménagés avec plaques indicatrices et bancs de repos.
En 1884 la population est invitée à l’inauguration au cours d’une fête forestière organisée au pied du Loechlefelsen.
Cela deviendra une tradition et chaque année la fête (Waldfest) se déroulera à la Heidenfluh.
En 1897, quinze ans après sa création, la section compte déjà 111 adhérents et poursuit son intense activité.
Le château et ses accès sont entretenus conjointement avec la famille Zuber, propriétaire du domaine depuis 1836, et du haut de sa plateforme surnommée Tanzboden (la piste de danse) s’offre une magnifique vue panoramique sur les Vosges, la Forêt Noire et les montagnes suisses.
En 1901 elle érige au sommet du Rossberg, à 670m d’altitude, un belvédère de bois haut de 17 m.
Mais quatre ans plus tard la tour est détruite par une tempête et il est décidé de la reconstruire.
Elle est inaugurée le dimanche 15 juillet 1906 en présence d’une foule enthousiaste.
En 1892 l’huissier ferrettien Hippolyte Vogelweid, membre du comité et ancien cofondateur de la section du Club Vosgien publie, en version française et allemande, un guide du touriste dans le Jura alsacien avec des notices historiques sur le château, la ville et le pays de Ferrette.
La même année Franz Böhm publie un livre historique en allemand sur Ferrette «Historisches Universalbild von Pfirt».
Ayant la possibilité de se rendre à Ferrette par le train, les touristes bénéficient de nombreuses structures d’accueil : trois hôtels, le «New-York», le «Felseneck» et celui de la «Gare».

Huit auberges et restaurants proposent leurs repas et boissons.
Et pour divertir les touristes de passage, la fanfare de Ferrette «Instrumental Musik Pfirt» se produit pendant la saison touristique.

LA VIE SOCIALE
La plupart des adultes ferrettiens s’expriment alors entre eux en dialecte alsacien comme l’ont fait leurs ancêtres pendant des générations, mais ils savent aussi écrire, lire et parler en français et en allemand selon les circonstances.
La langue allemande est évidemment de rigueur pour l’administratif et les services publics.
A partir de 1871 les cours ne sont plus dispensés qu’en langue allemande à l’école primaire de Ferrette.
Pour les anciens instituteurs le bouleversement est total: soit ils s’exilent et sont remplacés par des Allemands, soit ils se soumettent à des cours de recyclage.
L’école des garçons se trouve au 1er étage de l’hôtel de ville et l’école des filles au 1er étage de la Halle au Blé où l’enseignement est assuré par les religieuses de la Divine Providence du couvent de Ribeauvillé.
Après le primaire, certaines familles bourgeoises ferrettiennes préfèrent envoyer leurs enfants en France ou en Suisse pour continuer leurs études.
Sur place les débouchés sont réduits pour les jeunes Ferrettiens : reprendre le commerce de leurs parents, les aider dans leurs petites exploitations agricoles, se lancer dans l’artisanat ou travailler dans les forêts.
Les usines textiles de la haute-vallée de l’Ill sont un important réservoir d’emplois et facilement accessibles avec le train à partir de 1892.
En 1900 les usines Schlumberger-Steiner à Roppentzwiller et «Les Fils d’Emmanuel Lang» à Waldighoffen comptent respectivement 1300 et 600 métiers à tisser et emploient 1000 et 470 ouvriers et ouvrières.
Le Dr Herrings, médecin cantonal (Kantonalarzt), s’occupe de la santé et de la salubrité publiques et soigne les malades indigents (Unterstutzenden Armen) moyennant une rétribution annuelle versée par la commune.
Si les grandes épidémies (peste, choléra) ne sévissent plus, le docteur dépiste cependant en ville des foyers de fièvre typhoïde en 1900 et 1911.
Les antibiotiques n’existent pas encore et la tuberculose et les maladies infectieuses font nombre de victimes.
Les hivers sont rudes et le bois, disponible localement, demeure le moyen de chauffage privilégié pour alimenter les cheminées et les poêles.
La municipalité détermine le nombre de stères de bois et de fagots à fournir pendant la saison d’hiver aux établissements publics (mairie, écoles, justice de paix, presbytère, etc.) et met à jour chaque année une liste d’affouagistes (196 en 1870) qui bénéficient contre une rétribution minime d’une certaine quantité de bois de chauffage prélevée dans la forêt communale.
Les personnes ou familles dans le besoin sont prises en charge par le Bureau de Bienfaisance de la ville (Armenverwaltung Pfirt) créé en 1845.
LA VIE QUOTIDIENNE
Lors de cette époque de transition entre les deux siècles, malgré l’arrivée du progrès et du confort, la vie de la population ferrettienne demeure simple, frugale et dépourvue de superflu.
Les ménages tendent vers l’autosuffisance (petit élevage, potager et verger, cueillette de fruits sauvages, ramassage du bois, etc.) et les dépenses sont réduites au minimum.
Entre 1899 et 1904 une Ferrettienne, Marie Knoepflin née Gault (1853-1927), tient au jour le jour un livre de comptes de ses dépenses ménagères.
Mariée à Jacques Knoepflin (1843-1912) qui est aussi relieur, le couple gère une épicerie en basse-ville et élève ses cinq enfants.
Les comptes de la mère sont rédigés en français (avec cependant quelques annotations en allemand gothique) car elle a été à l’école primaire avant l’annexion, contrairement à ses enfants qui vont à l’école allemande.
Elle fait donner discrètement des cours de français pour 3 Marks par mois à sa dernière fille Odile par Sœur Généreuse qui enseigne à l’école des filles.
Au tout début du 20e siècle Marie Knoepflin a toute une panoplie de fournisseurs pour ses achats et recourt à divers artisans et petites mains pour ses besoins, mais elle fait attention au moindre Pfennig (100 Pfs = 1 Mark) dépensé.
Ainsi elle achète son pain chez les boulangers Collin, Schirmann et Pfiffer, la viande chez les bouchers Kempf et Schatt, les légumes et fruits au marché, le beurre, les œufs, l’eau-de-vie, le lait livré par le paysan Amstutz, le sucre, les confitures, les pâtisseries chez Charles Blind.
Peu de vêtements sont achetés neufs : ils sont rapiécés, réutilisés et transmis.
Les chaussures sont ressemelées par le cordonnier Jean-Baptiste Dozier.
Les couverts sont rétamés, les cheveux coupés par le coiffeur Helfer.
La famille utilise un vélo et parfois le train.
En cette fin d’année 2024, après une diminution du pouvoir d’achat, une augmentation du prix des denrées alimentaires, une raréfaction des ressources hydriques et énergétiques, peut-être pouvons-nous nous inspirer de ce mode de vie d’antan, simple, sobre et économe.
SOURCES
- Annuaire des adresses de Haute-Alsace, 1882
- Hippolyte Vogelweid, Ferrette et ses environs, 1892
- Franz Böhm, Historisches Universalbild von Pfirt, 1892
- Journal L’Express du 3-4 janvier 1892
- Roland Oberlé, L’Alsace au temps du Reichsland 1871-1914, 1990
- Livre des dépenses ménagères de Marie Gault de 1899 à 1904